Entretien avec Rémi Lefebvre : Vers une abstention record ?

Rémi Lefebre, professeur de Science Politique à Lille 

« Si on se fie aux sondages il y’aura sans doute, 30 % d’abstention au moins aux prochaines élections présidentielles, au premier tour » 

« Qui est un taux très élevé, qui rapprocherait la participation de celle historiquement basse des présidentielles de 2002. Donc 30 % d’abstention à une élection présidentielle qui est aujourd’hui l’élection la plus mobilisatrice de France. Puisqu’on a vu qu’aux dernières élections, à toutes les dernières élections, à chaque fois on a battu des records d’abstentions. Ça serait un très mauvais signe pour la santé de notre démocratie. » 

Comment peut-on expliquer l’abstention record ? 

« Il y’a plusieurs raisons à cette abstention. D’abord il y’a une tendance à la baisse de la participation qui est générale à toutes les élections. On l’a vu aux dernières élections municipales, régionales, départementales aux dernières élections législatives. Il y’a de moins en moins d’électeurs qui votent, ou bien car ils traversent des difficultés sociales qui font qu’en gros la politique n’a pas beaucoup d’importance pour eux. Ils ont bien d’autres soucis parce que la politique ça demande un minimum d’intérêt, et de s’exposer aux actualités, c’est compliqué ? Aujourd’hui en plus l’offre politique est complexe, elle est extrêmement fragmentée. Il y’a un deuxième vote qui s’explique par le fait que les électeurs sont de plus en plus mécontents. Mécontents à la fois de l’offre politique qu’on leur propose, alors même qu’elle est assez diverse, mais ils sont assez mécontents du système démocratique lui-même qui suscite de plus en plus de défiance. Il y’a des électeurs qui ont l’impression que lorsqu’ils vont voter, ils cautionnent un système social et économique qui les rejettent et qui les ignorent…  Donc ils ont l’impression que ça peut paraître un peu banal d’aller voter mais que finalement c’est légitimer un système qui ne les respectent pas. C’est une abstention protestataire. »

« Un élément important, c’est que la politique est de plus en plus complexe. Pendant très longtemps il y’avait un clivage gauche droite, les choses étaient assez simples. Aujourd’hui on a, et ça s’est accentué depuis 2017, une offre politique qui s’est beaucoup fragmenté, on a plein de candidat à gauche à droite. On voit par exemple qu’à gauche il y’a énormément de division. Donc il y’a une accumulation de pleins de raisons très différentes, qui font qu’aujourd’hui, des électeurs jugent que ce n’est pas important d’aller voter, qu’ils n’ont pas le temps d’aller voter, et qui finalement se désintéresse du scrutin. »

Pourquoi les jeunes votent moins ?

 « Il y’a une très forte abstention chez les jeunes. Lors des dernières élections régionales on a eu quasiment 80% des jeunes 18-25 ans ne sont pas allé voter. Non pas parce que les jeunes ne soient désintéressés par la politique, mais ils ne sont pas intéressés par le vote, c’est un mécanisme très institutionnel. Ils ont l’impression de ne pas avoir de prise sur les élus une fois désigné, du coup ils se détournent d’une participation institutionnelle qu’incarne le vote. » 

Existe t’ils des solutions ? 

« Il n’y a pas de solution miracle, je ne crois pas par exemple au vote électronique, au droit de vote à 16 ans. Ça peut jouer mais à la marge. Je pense que l’abstention c’est la manifestation de la crise très profonde de la légitimité de la démocratie. Donc en fait les réponses sont structurelles. Réhabiliter la politique, donner une meilleure image des hommes politiques, donner l’impression que la politique change les choses, parfois faire plus de pédagogie politique, politiser les milieux populaires, parce qu’ils se sont éloignés de la politique. Le problème de l’abstention c’est un problème des partis de gauche. D’habitude c’est eux qui politiser les milieux populaires. Il y’avait des militants dans les quartiers, il y’a moins d’ancrage des partis de gauches dans les milieux populaires et ça explique très largement l’abstention. » 

 Vote obligatoire, bonne ou mauvaise idée ? 

« Je ne suis pas favorable à ça. Ou alors à ce moment-là on rend le vote obligatoire mais on considère que le vote est un vote exprimé. On n’a pas à obliger les gens à voter. Nous avons aussi le droit de ne pas voter. Ce serait à mon avis, produite une légitimité artificielle de rendre obligatoire le vote. Par ailleurs on a des expériences, le vote obligatoire en Belgique, et ce n’a pas vraiment d’effet et ce n’est pas vraiment appliqué. » 

Vers des abstentions records chaque année ?

« Il y’a un vrai problème de légitimité démocratique ; trop de place accordée à l’élection présidentielle, pas assez de mode de scrutin, vous savez c’est un mode de scrutin qui ne prend pas en compte la diversité des partis. Par exemple  le fait qu’il n’y ait pas un député écologiste. Par exemple que l’extrême droite soit sous représenté à l’Assemblé Nationale. Il y’a un problème de représentations et de règle démocratique. »

« La démocratie ronronne, elle fonctionne mal et on ne la régénère pas assez en changeant les règles. » 

Cicero Marie


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